Révolution
La militance internationale en faveur des droits des personnes LGBT est en train de vivre une révolution. Une révolution au sens propre : un changement brutal de configuration, un retournement de perspective.
Alors que depuis des années, les droits fondamentaux des homos, des bis et des trans semblaient toujours être la dernière préoccupation des gouvernements et des organisations internationales, alors que les militant-e-s avaient pris l’habitude de perpétuellement dénoncer la hiérarchisation des droits que les personnes LGBT subissaient, voilà que la protection de ces droits semble être brutalement passée de la périphérie au centre, du bas de la pile au sommet de l’agenda.
Pour prendre la mesure de cette révolution, on peut revenir sur trois événements des derniers mois : la déclaration pour la dépénalisation à l’ONU, la conférence contre le racisme Durban II et l’attentat de Tel Aviv.
Le 18 décembre 2008, 66 pays présentent à l’Assemblée générale de New York une déclaration soutenant que, à leur sens, les textes fondateurs du droit humanitaire international protègent les droits fondamentaux des personnes LGBT. Et Ils en tirent la conclusion logique que l’homosexualité ne peut pas être sanctionnée pénalement et que les personnes trans ne doivent pas être poursuivies. Cet engagement commun est le fruit d’un intense travail de conviction et de mobilisation de plusieurs diplomaties, dont celle de la France. Pour la première fois, un Etat africain, le Gabon, s’engage politiquement en faveur des droits LGBT. En contre attaque, 57 pays mobilisés par l’Organisation de la Conférence Islamique présentent une déclaration dénonçant la tentative de distorsion des textes fondateurs et de création subreptice de nouveaux droits en faveur d’une minorité. Cette contre-déclaration, assez pathétique, est symptomatique du nouvel équilibre qui est en train de se mettre en place au niveau international.
Le 9 août 2009, le président Shimon Peres, accompagné de plusieurs ministres, participe au rassemblement en hommage aux victimes de l’attentat contre le centre communautaire de Tel-Aviv. Dans un pays où la pire violence est devenu tristement quotidienne, cette dénonciation d’un crime homophobe réunit tout de même 70 000 personnes, mobilise le sommet de la classe politique et sera relatée dans toute la presse mondiale. Ici encore, le changement d’époque est flagrant : la dénonciation de la violence homophobe est devenue un vrai enjeu politique au niveau national mais aussi un enjeu d’image au niveau international.
Du 20 au 24 avril 2009, s’est tenue à Genève la conférence dite “Durban II” d’évaluation des progrès réalisés depuis la Conférence mondiale contre le racisme de 2001. Telle qu’en rend compte la presse internationale, cette réunion est traversée par deux lignes de fracture : le jugement sur la situation des droits humains en Israël et dans les territoires occupés, d’une part, et l’inclusion de l’homophobie dans le périmètre de travail de la conférence, d’autre part. Au final, ces deux questions occulteront presque totalement l’objet principal de la rencontre, la lutte contre le racisme. On peut même se demander si l’exacerbation de ces tensions n’a pas permis à un certain nombre de pays, occidentaux notamment, de se draper dans une sorte de vertu “homophile” et de ne pas avoir à se justifier de la recrudescence du racisme qu’on peut connaitre chez eux.
Car, et c’est ça la révolution, la défense des droits LGBT est en train de devenir un signe extérieur de progressisme. Dans le jeu toujours un peu binaire des relations internationales, cette question commence à structurer une nouvelle opposition, à délimiter deux nouveaux blocs : les gentils pays “homophiles” contre les méchants pays homophobes. En ce sens, la lutte contre l’homophobie et la transphobie est en train de devenir centrale dans les relations diplomatiques. Ce serait évidemment une excellente nouvelle pour tout le monde, si ce nouveau rôle de marqueur positif ne se payer d’une dissociation d’avec les autres droits fondamentaux. Avant cette révolution, on considérait traditionnellement que les droits des personnes LGBT participaient, bien qu’avec un temps de retard, du même mouvement que le respect général des droits fondamentaux : les pays les plus respectueux étant évidemment les plus homophiles et les pays les moins respectueux les plus homophobes. Un engagement fort contre la lutte contre l’homophobie et la transphobie était alors traditionnellement vu comme une sorte d’aboutissement, de couronnement en matière de droit de l’homme.
La révolution actuelle vient du bénéfice que certains Etats pensent pouvoir tirer de cette idée persistante : puisque les droits LGBT sont considérés comme un signe de respect général des droits humains, engageons nous bruyamment en leur faveur et faisons ainsi oublier tous nos autres manquements. Si l’on reprend nos trois événements des derniers mois, force est de constater que les Etats qui ont ostensiblement manifesté leur appartenance au camp des “homophiles” ne sont pas tous exempts de reproches en matière de droits humains et que l’on peut se demander si cet engagement, que la presse relaye abondamment, ne fait pas partie d’une stratégie d’image bien pensée.
Pour les militant-e-s, tout l’enjeu de la révolution dont je parlais en commençant est là : comment éviter que les avancées des droits LGBT ne servent à masquer les manquements ou recules d’autres droits fondamentaux ? comment faire en sorte que la lutte contre l’homophobie et la transphobie ne soit pas instrumentalisée et serve de blanc-seing en matière de droits humains ? Face à cette situation inédite, les militant-e-s sont condamné-e-s à s’inventer un nouveau positionnement, à trouver un nouvel équilibre entre l’avancée de leur cause spécifique et l’attention au contexte général.
Et c’est de cette révolution que ce blog tentera de tenir la chronique.

Merci pour cette analyse très juste de la situation .
Le mouvement LGBT ces derniers temps a versé dans une surenchère nombriliste , se drapant d ‘ une ” idéologie ” douteuse : le post-structuralisme / post-modernisme .
Les activistes de ce mouvement se réfèrent SYSTEMATIQUEMENT à des intellectuels Queer ou apparentés …..Et à personne d ‘ autre sauf exception . Ceci dit ils ne trouvent rien de contradictoire dans le fait de dénoncer à l ‘ aide d ‘ arguments parfois fallacieux l ‘ hétérocentrisme de la société – qu ‘ ils dénoncent à tout bout de champ , pour un oui et pour un non en étant souvent dans le hors-sujet caractérisé .
Non pas que la société ne soit pas hétérocentrée et qu ‘ une politique de ” décentralisation ” ( excusez le terme ….mais c ‘ est volontaire ) ne soit pas nécessaire …..mais il ne s ‘ agit pas non plus de tout ramener à une politique du genre et/ou de la sexualité ! Le genre n ‘ est qu ‘ une des caractéristiques ( importante certes ! ) qui détermine chaque être humain .
Nombre de LGBT ont répondu à l ‘ ” hétérocentrisme ” par le ” LGBT-centrisme ” ! Ce n ‘ est pas la première fois que l ‘ on observe ce genre de phénomène …ET les personnes LGBT n ‘ ont malheureusement pas le monopole de ce mode de fonctionnement .
Des personnalités connues pour être ” hétéros ” et défendre des positions libérales ( au sens anglo-saxon du terme )avec fermeté ont autant à nous apporter , à nous tous êtres humains , que bien des ” intellos ” Queer ! Je pense à Martha Nussbaum par exemple dont on connait l ‘ engagement sur toutes les questions qui ont été abordées dans cet article .
Attachons-nous à écouter et discuter avec ces personnes – en gardant bien sûr toujours notre sens critique – autant qu ‘ avec les ” stars ” de la ” planète ” Queer !
oooh Philippe, que tu es beau, tu ton ramage est brillant et que ton plumage est lettré
Philippe, roi des bears.
Sorry, je m’égare.
Je trouve qu’en ces termes le débat est bien posé: comment ne pas dissocier le combat pour les droits LGBT du combat pour tous les droits humains. Mais dans le même temps comment ne pas comprendre l’impatience et la détermination des activistes homos. J’ai hâte de lire la suite. Merci Philippe.
Je comprends bien l ‘ impatience des activistes LGBT d ‘ autant que je ne suis pas d ‘ un naturel très patient moi-même . Et il est clair que les LGBT se doivent de défendre eux-même leurs droits , ce qui ne veut pas dire qu ‘ il doivent le faire impérativement seuls .
Ce que je condamne – oui , le mot n ‘ est pas trop faible ; je ne fais pas que contester – c ‘ est l ‘ isolationnisme , ne serait-ce qu’ intellectuel et culturel , dont font preuve les activistes LGBT . Cela , pour moi , c ‘ est une aberration !
Article très intéressant, je viendrais lire votre blog quotidiennement.
Sur Israël (dont tu parles au début) et le LGBT centrisme, Dory Manor disait ça très bien dans une tribune reprise et traduite dans Libé :
“La voix de nos porte-paroles, des dirigeants de la communauté gay, lesbienne, bi et transgenre ne se fait presque jamais entendre dans les débats publics quand ceux-ci n’ont pas de rapport immédiat avec la communauté. Nous nous sommes tus sur la question des manquements aux droits de l’homme engendrés par l’occupation des territoires et par le capitalisme néolibéral, dont les dégâts sont omniprésents dans notre société.
Nous n’avons pas bronché face aux manifestations de racisme à l’égard des Palestiniens, des femmes ou des travailleurs immigrés. «Pas de politique», déclarions-nous. «Pas de politique», comme on dit dans toute famille israélienne autour de la table du vendredi soir. Et nous ne savions pas où ce refoulement allait nous mener”.
Amusant ça : ” pas de politique ” . Parce que l ‘ activisme , ce n ‘ est pas de la politique peut-être ???
Ce qu ‘ il leurs faudrait à tous ces braves gens , c ‘ est un bon dictionnaire ….Pour commencer .
Qui sont les activistes LGBT? Des noms car c’est important de savoir qui sont les activistes en question.
Je suis activiste et je n’ai pourtant pas ce discours sur l’hétérocentrisme que je trouve débile car déplacé. Les cibles ont bougé. Ceux qu’il faut vraiment convaincre aujourd’hui ce sont les pédés et les gouines eux-mêmes, ce qui ne participent à aucune action “politique” ou même de réflexion.
D’accord avec David. Quand est-ce les LGBT prendront part au débat sur d’autres thématiques? En tant que minorités, qui combat aussi pour d’autres minorités. Pas seulement en tant que monsieur et madame tout le monde.
Mais cette attention aux questions LGBT est le fruit d’un travail considérable mené au niveau international par quelques activistes infatigables, comme Louis-Georges Tin, qui ne négligent pas de croiser justement les diverses questions, par exemple racisme et homophobie, contrairement à bien d’autres associations.