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Tradition

15 octobre, 2009

Le Conseil des Droits de l’Homme est perpétuellement traversé de conflits à bas-bruit, accompagnés de subtils retournements d’alliance et de stratégies à plusieurs bandes. Curieusement, à une époque où l’on a tendance à dévaluer la parole politique, ces combats diplomatiques ne sont, le plus souvent, que des querelles de mots. Mais, aux Nations Unies, les mots ont encore leur importance et il est essentiel de toujours rester à l’affut des variations de langage des un-e-s et des autres.

En juin dernier, la Russie a présenté un projet de résolution sur la “Promotion des droits de l’homme et des libertés fondamentales par une meilleure compréhension des valeurs traditionnelles de l’humanité conformément avec le droit international des droits de l’homme”. Evidemment, ici, les mots importants sont “valeurs traditionnelles” et la tentative d’introduire une notion aussi imprécise dans les mécanismes du Conseil.

Ce projet de résolution s’inscrivait clairement dans le mouvement réactionnaire, au sens propre, qui traverse actuellement les organisations internationales. Comme les pays de l’Organisation de la conférence islamique qui ont tenté, à la conférence Duban II, de faire passer le blasphème pour une forme de racisme, la Russie a essayé avec cette résolution de faire passer les “valeurs traditionnelles” pour des valeurs universelles.

Ainsi le texte soutient que “toutes les cultures et civilisations partagent, dans leurs coutumes, religions et croyances, un ensemble commun de valeurs traditionnelles qui appartiennent à l’humanité dans son ensemble, et que ces valeurs ont apporté une contribution importante au développement des droits de l’homme”.

Ce projet de  résolution a finalement été adopté le 2 octobre  à une large majorité (26 votes “pour”, 15 votes “contre” et 6 abstentions). Mais cela ne veut pas dire que les réactionnaires ont définitivement pris le pouvoir au Conseil des droits de l’homme et ce vote n’est qu’un épisode d’une bataille qui en comptera certainement beaucoup d’autres. La résolution A/HRC/12/L.13/Rev.1 demande, en effet, l’organisation d’un atelier “en vue d’un échange de vues sur la façon dont une meilleure compréhension des valeurs traditionnelles de l’humanité [...] peut contribuer à la promotion et à la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales” et il est fort à parier que cet atelier ne soit pas vraiment conforme aux souhaits des promoteurs de la résolution.

Car les “valeurs traditionnelles” ne sont pas toujours celles qu’on croit et les organisations de défense des droits LGBT préparent déjà leurs arguments en faveur d’une approche ouverte des “traditions”. Comme le rappelait récemment le rapport This Alien Legacy de Human Rights Watch, les lois de beaucoup de pays réprimant l’homosexualité sont souvent des “héritages” coloniaux, et ne correspondent pas aux “valeurs traditionnelles” de ces aires culturelles. Alors, quelle est la bonne tradition ? Celle d’avant la colonisation ou celle issue de la colonisation ? De même, on sait maintenant que de nombreuses sociétés “traditionnelles” incluaient dans leur fonctionnement des pratiques homosexuelles, des formes sophistiquées de construction de genre dissocié du sexe biologique, voire même des formes d’union de partenaires du même sexe. Et si donc les “valeurs traditionnelles” du monde étaient plus favorables aux LGBT que celles de la vieille Europe ?

Mais ce petit jeu autour de la définition de la notion de “valeurs traditionnelles”, s’il peut paraître un peu rhétorique et plaisant intellectuellement, cache en fait des enjeux bien plus importants. Présenter les “valeurs traditionnelles” comme la source des droits humains est, en effet, une façon assez subtile et efficace de saper les fondements rationalistes, universalistes et politiques du droit humanitaire. Une telle conception constitue une menace directe contre tous les droits que l’on ne retrouve dans quasiment aucune société traditionnelle, au premier rang desquels, les droits des femmes.

Autrement dit, cette résolution qui pourrait sembler en première approche assez classiquement conservatrice, risque d’avoir un impact beaucoup plus profond et pourrait fissurer le front aujourd’hui uni des défenseur-e-s des droits sexuels. Car si les droits LGBT peuvent espérer sortir plus ou moins indemnes de la discussion sur les “valeurs traditionnelles”, ce n’est pas le cas des droits des femmes dont il sera manifestement très difficile de trouver un fondement dans les “valeurs traditionnelles” des différentes sociétés humaines. Les organisations LGBT devront donc rester très vigilantes et ne pas céder à la tentation de la concurrence entre les revendications. Rompre la solidarité entre les combats LGBT et les combats féministes serait offrir une trop belle victoire aux conservateurs et le jeu n’en vaut vraiment pas la chandelle.

Etrange endroit que ce Conseil des droits de l’homme qui mélange à la fois les manoeuvres diplomatiques les plus grossières et les débats de philosophie politique les plus subtils, où les attaques les plus vulgairement réactionnaires ébranlent les solidarités que l’on croyait les plus solides.

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3 Commentaires sur “Tradition”

  1. Concernant les manoeuvres …force est de constater qu ‘ elles ne sont pas toujours le fait des seuls diplomates et politiques mais que ….des philosophes eux aussi s ‘ y adonnent ( eh oui ! )

    Ainsi …s ‘ il est vrai que j ‘ approuve pour l ‘ essentiel l ‘ intervention ( il y a une dizaine d ‘ année maintenant ) de Martha

  2. pardon , erreur de manip. !

    Je disais donc … Si j ‘ approuve pour l ‘ essentiel l ‘ intervention de Martha Nussbaum contre Judith Butler , certains passages de son texte posent néanmoins problème en ce qu ‘ il est clair qu ‘ ils relèvent de la manoeuvre et de la provocation ( savamment planifiée ) plus que de l ‘ argumentation elle-même !

    Sinon …encore un très bon article Philippe ! Il faudrait que les Bourcier et Cie le lisent …Et qu ‘ ils/elles aient le courage d ‘ y répondre !

  3. Merci, Kmanders pour ton commentaire et pour le compliment.

    Je fais simplement les sous-titres. L’article de Martha Nussbaum auquel tu fais allusion est disponible à l’adresse suivante : http://www.akad.se/Nussbaum.pdf

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